Quand le web intimide les programmateurs musicaux

Ces 15 dernières années avec la démocratisation d’Internet, les changements d’usages en terme de consommation de la musique bouleversent bon nombre de nos repères nous incitant à plus de retenue. Nous nous observons, érigeons Yacast en temple de la programmation, concentrons nos titres en nous persuadant qu’il n’y a pas suffisamment de production francophone, etc. Face à cette « panique », j’ai cherché à mieux comprendre ce qui nous arrivait dans la sociologie des usages.

Un changement de fonction du média radiophonique.

Rassurons-nous il n’y a pas de bouleversements radicaux quant à l’univers radiophonique. Ce qui change ce sont les possibilités offertes par le web tant au niveau des auditeurs que des programmateurs musicaux et des professionnels de la radio. Le champ musical s’est considérablement ouvert, la radio se délinéarise (podcast) et se développe sur le web. Ainsi ses 4 fonctions qui ont fait le succès des radios musicales (identification, programmation, nouveauté et présence au quotidien) se retrouvent mises à mal.

Les réseaux sociaux et les webradios ont pris le dessus sur la fonction d’identification. La programmation peut être faite à la maison et chacun peut la partager. Pour la découverte, la multiplicité des sources d’informations favorise la sérendipité et la présence au quotidien est assurée par les réseaux sociaux et les sites d’informations. Il est donc urgent de s’adapter afin de limiter l’érosion progressive des audiences.

La radio prescriptrice est morte, vive la radio accompagnatrice !

Les webradios qui se développent sont spécialisées, segmentantes. Elles cherchent à coller aux attentes implicites de l’auditeur. De par ce positionnement, elles répondent mieux aux modes de navigations sur Internet caractérisés par un aspect aléatoire favorisant la découverte fortuite. Et c’est bien là que reposent leurs pertinences. Hervé le Glaverec chercheur estime que « La relation radio-auditeur quitte le plan vertical de la prescription pour le plan horizontal de la coproduction et de l’interaction ». La radio devient donc accompagnatrice. Elle va fournir des filtres de navigation à ses auditeurs, les accompagner dans leurs découvertes, interagir différemment avec eux.

Le retour de l’humain dans nos contenus musicaux ?

Si la radio musicale se transforme en radio accompagnatrice nos contenus musicaux sont amenés à se transformer. 50 % des 15-30 ans font encore leurs découvertes musicales à la radio, preuve que la radio musicale garde sa position de médiateur musical. Mais attention ! 48 % de ces 15-30 ans font leurs découvertes via le streaming vidéo ! C’est un usage qui leur correspond et qui est en accord avec leurs habitudes de navigation. Pour garder la position d’accompagnement de la radio, il va falloir s’inspirer de ce qui se passe sur le web et donc jouer la carte de la diversification à travers différents formats musicaux spécialisés, proposer des « surprises » grâce à des nouveautés ou autre, réintroduire la parole dans les programmes musicaux, redonner à la radio un aspect humain.

Oui la clé c’est l’humain ! Une étude américaine récente démontre une prime aux programmes fabriqués par des programmateurs musicaux. Ceux fabriqués par les algorithmes lassent plus rapidement. La musique est un langage, elle fait sens aux différents groupes sociaux. Jacques Attali dit d’ailleurs « Toute musique, peut être définie comme un bruit mis en forme selon un code, supposé connaissable par l’auditeur. Écouter la musique, c’est recevoir un message ».

Nos métiers sont donc amenés à évoluer. Demain, les programmateurs musicaux programmeront plusieurs formats et nous le ferons en prenant des risques et en replaçant nos publics au cœur de toutes nos stratégies. Pour paraphraser Reed Hastings le PDG de Netflix « C’est parce que nous aiderons nos auditeurs à trouver de la bonne musique grâce à des conseils pertinents que nous réussirons ».

Laure Vignaux

Laure Vignaux

J’interviens depuis Novembre 2014 auprès de professionnels de l’univers radiophonique et d’institutionnels comme consultante Média Numériques et programmation musicale.
Mes actions visent à développer une pratique efficiente des réseaux sociaux, élaborer des stratégies de communication numérique et accompagner les acteurs des radios de proximités ainsi que les collectivités locales.
Je suis spécialisée dans les relations entre les médias, les institutions, les entreprises et leur territoire d’influence (zone de couverture pour les radios).
Précédemment, au sein de Sud Radio à Toulouse, j’ai participé à la refonte de l’antenne de la station. Dans ce cadre, j’ai redéfini et mis en place, en concertation avec la direction de l’antenne, la stratégie de la programmation musicale.

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